L’acquisition du manuscrit de Nadja d’André Breton

Installé à Varengeville-sur-Mer sur le littoral normand, au manoir d’Ango, André Breton y rédigea en quinze jours à la fin du mois d’août 1927 un récit puissant et qui n’a jamais cessé de saisir ceux qui l’eurent entre leurs mains. Centré sur la figure de Nadja, d’après le pseudonyme que s’était trouvé la jeune Léona Delcourt, Breton y relate ses errances dans Paris en sa compagnie et les paroles extraordinaires et prophétiques dont elle rythma leurs rencontres. Rejetant les normes du roman traditionnel, l’auteur conçut ce livre comme un récit autobiographique où les noms des acteurs ne sont pas cachés, non plus que leurs actions, même les moins justifiables. Fragile psychologiquement, Léona Delcourt fut en effet enfermée dans un asile psychiatrique quelques mois après sa rencontre avec le surréaliste ; elle y finit tragiquement ses jours pendant la Seconde Guerre mondiale.

Légende ci-après
Pierre Bergé devant le manuscrit de Nadja exposé
© Emmanuel Nguyen Ngoc / BnF

André Breton l’écrivait lui-même dans les premières pages de Nadja : « Je persiste à réclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clé. » Dans un luxe de détail sur les dates, les lieux, les circonstances des événements qu’il relate, l’auteur annonce en fait l’irruption du sujet dans l’œuvre littéraire même, un développement qui ne cesse aujourd’hui d’être suivi d’effets. Profondément novateur, Nadja forme une sorte d’explicitation poétique des principes énoncés en 1924 par le même auteur dans son Manifeste du surréalisme. Il en est aussi une continuation théorique, un approfondissement, car, comme le remarquait Julien Gracq dans son André Breton : « Poète et théoricien, Breton est toujours l’un et l’autre à la fois, et c’est ce qui donne à ses principaux ouvrages un caractère si embarrassant pour les classificateurs littéraires : on surprend à chaque instant chez lui la naissance de la pensée théorique au sein d’une image qui tend à s’élucider, de l’image au sein d’une pensée qui insensiblement se fait sommation poétique concrète. (…) Ce qui guide aveuglément Breton poète ne saurait donc laisser insensible Breton théoricien. »

Le manuscrit de Nadja connut un destin étrange après la publication du récit en 1928. Il fut donné au mois de décembre de la même année au bibliophile et éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Les raisons de cet abandon nous sont encore aujourd’hui obscures. Ces feuillets n’avaient retrouvé la lumière du jour qu’en 1998 quand ses héritiers l’avaient cédé en vente publique à Pierre Bergé. Il avait entretemps échappé à la vigilance des éditeurs des volumes de la Pléiade consacrés aux Œuvres complètes de Breton. Pièce maîtresse d’une bibliothèque légendaire et désormais dispersée, il a été classé trésor national avant d’être acquis par la BnF à l’issue d’une campagne de mécénat. Manuscrit autographe d’une œuvre exceptionnelle, de l’un des plus grands textes de langue française aujourd’hui encore universellement traduit et étudié, il comporte d’autres éléments qui rendaient son classement évident. Dans une démarche unique dans son existence, André Breton avait en effet repris son manuscrit après la publication pour le truffer d’éléments personnels, iconographiques, épistolaires concernant à la fois son récit et la personne qui l’avait inspiré.

Par un processus alchimique qui ne pouvait venir que de lui, André Breton transforma ainsi le manuscrit d’une de ses œuvres majeures en reliquaire poétique, en ultime hommage à une jeune femme qui vécut l’aventure surréaliste jusqu’à la folie. Après tant d’années d’occultation, cette matière rare est désormais rendue accessible aux chercheurs du monde entier.

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