Le Haut-de-jardin, par celles et ceux qui « l’habitent »

Le 20 décembre 2016, le Haut-de-jardin, espace « tout public » du site François-Mitterrand, a fêté ses 20 ans [5]. Ses 10 salles de lecture et ses 1 600 places, dont certaines dans les espaces libres, accueillent chaque année près de 500 000 visiteurs, auxquels il offre des collections de référence en accès libre. Pierre angulaire du projet de nouvelle bibliothèque nationale impulsé par François Mitterrand, le Haut-de-jardin a fait l’objet d’évolutions importantes en 2013 et 2014, tant sur le plan des services et de la politique documentaire (extension de l’offre audiovisuelle à toutes les salles, création de centre de ressources thématiques…) que de ses espaces (nouveaux bureaux d’accueil, installation de stations de travail dans les halls et les allées, nouvelle librairie, nouveau café…). Le public, dont la fréquentation est repartie à la hausse après plusieurs années de baisse, s’est bien fait à ces évolutions, confirmant dans la dernière enquête de l’Observatoire des publics son haut niveau de satisfaction. Mais au-delà des services offerts, que représente le Haut-de-jardin pour celles et ceux qui le fréquentent, parfois quotidiennement et pour de longues heures ? Pourquoi ont-ils élu ce lieu plutôt qu’une autre bibliothèque, un autre espace de détente ou de travail ?

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Bibliothèque Haut-de-Jardin, François-Mitterrand
© Emmanuel Nguyen Ngoc / BnF

Une enquête ethnographique inédite

De nombreuses données quantitatives permettent de mesurer la fréquentation et dresser le profil de l’usager-type : il est jeune (28 ans en moyenne), étudiant (le niveau licence est le plus représenté), et travaille d’abord sur ses propres documents. Un rapide regard dans une salle de lecture peut donner l’impression d’un usager d’abord consommateur d’espace, peu sensible à l’environnement et aux services offerts – malgré son assiduité et sa satisfaction régulièrement mesurées par des enquêtes. Cette impression, teintée de déception, semble partagée par nombre de bibliothèques de lecture publique qui s’inquiètent de l’absence d’un public plus divers, plus intéressé par les collections et les compétences de ceux qui en ont la charge. Mais le public « rêvé » ne doit pas nous détourner d’une juste compréhension du public réel et de son expérience propre.

Durée : 4 min 36 s

Pour faire droit à cette expérience, une enquête ethnographique a été conduite durant six mois par trois chercheurs en sciences sociales : Joëlle Le Marec, professeure au CELSA (université Paris-Sorbonne), Judith Dehail, doctorante, et Igor Babou, professeur à l’université de La Réunion. En plus des entretiens conduits avec des personnels de la BnF, une trentaine d’entretiens longs ont été réalisés avec des usagers, complétés par une campagne photographique permettant de capter les ambiances, les postures, les façons d’habiter l’espace. Les chercheurs ont porté une attention particulière à l’implicite des pratiques, c’est-à-dire à ce qui est devenu tellement naturel que cela ne se voit plus (les stratégies pour se concentrer, être efficace, etc.) ou ne se dit plus (le sentiment d’être chez soi, d’être « bien »). Une cinquantaine d’entretiens courts avec des publics potentiels ont aussi été réalisés dans des bibliothèques et des espaces avoisinants.

Un cadre valorisant le travail

« J’ai une amie, un jour, qui m’a un peu forcée à venir, et j’ai trouvé ça génial. Parce qu’il y a de la place, les tables sont très grandes, c’est silencieux, tout le monde vient ici travailler contrairement à d’autres bibliothèques. […] C’est loin de chez moi, mais je me suis habituée. J’ai toujours été plus efficace ici. Je peux difficilement m’en passer maintenant. » (Entretien avec Victoire, 19 ans)

Le Haut-de-jardin n’est pas un lieu banal, indifférencié, mais un lieu que l’on choisit à un moment de sa vie, parce qu’il répond à un besoin, avec une sensibilité forte à toutes ses composantes physiques : silence, lumière, espaces, mobilier, mais aussi formes singulières de socialité. Contre les représentations hâtives, l’enquête a mis en lumière le fort attachement à ce lieu, doublé d’un rapport positif et de confiance à la bibliothèque comme institution. Le sentiment de sécurité apporté par le Haut-de-jardin, cadre valorisant à la fois le travail intellectuel et l’usager, favorise l’élaboration d’une grande variété de projets studieux : passer un examen, mais aussi s’intégrer et réussir dans un pays qui n’est pas le sien, créer son entreprise, se réorienter professionnellement, etc. Le caractère « sérieux » de ce que l’on vient faire est pleinement assumé et valorisé par les usagers.

L’intérêt des résultats de cette recherche va au-delà du cas du Haut-de-jardin : à l’heure où les institutions en général, et les bibliothèques en particulier, s’interrogent sur elles-mêmes et leur rôle dans la société, il est important d’entendre ce que les usagers viennent avant tout y chercher : non pas un espace ou des services à consommer, mais un lieu à « habiter », qui les rassure et les fasse croître personnellement. Comme l’explique Joëlle Le Marec :

« Le Haut-de-jardin est non seulement un lieu de vie pour les projets studieux, mais c’est aussi un lieu où se voient et s’éprouvent des aspects de la société qui ont une grande valeur pour ses occupants : le respect d’autrui, l’attention, la surprenante diversité des profils, l’étonnante concentration des jeunes gens au travail […]. »

Cette recherche est une contribution importante à la sociologie des publics des bibliothèques, mais aussi à celle des institutions.

5 À cette occasion, la BnF a offert une carte annuelle à toute personne née le 20 décembre 1996 sur le territoire.